Les filets de pêche biodégradables ne sont pas la panacée mais peuvent contribuer à aborder le problème des filets fantômes.

Source: Wilcox, Chris & Hardesty, Britta. (2016). Biodegradable nets are not a panacea, but can contribute to addressing the ghost fishing problem. The Zoological Society of London – Février 2016.

Depuis des décennies, la capture d’animaux marins par les filets de pêche abandonnés, perdus ou jetés (ou filets fantômes) a été identifiée comme un problème majeur pour la conservation de l’environnement et des activités de pêche. Les filets fantômes soulèvent de nombreux problèmes comme la réduction des stocks d’espèces ciblées par la pêche, la mortalité d’espèces non ciblées dont certaines peuvent être protégées,  les risques pour la navigation causés par l’engagement des hélices des navires ou des équipements de pêche, ou encore les dépenses impliquées par le retrait de ces filets fantômes  qui peut être imposé aux agences publiques ou autres organisations. Kim et al. [une équipe de chercheurs coréens] étudient l’utilisation de polymères biodégradables comme une possible solution à ces problèmes pour la pêche passive des filets maillants et pour les filets trémail. Ces filets ont eu une efficacité de pêche très légèrement inférieure à celles des filets conventionnels en nylon lors des essais et ont montré des signes clairs de dégradation deux ans après leur introduction dans l’eau de mer.

Il est louable pour Kim et al. d’avoir développé un substitut au nylon pour les filets de pêche qui se dégrade jusqu’au monomère d’origine, ne laissant aucun résidu de matière plastique dans l’environnement. Cependant, il existe un nombre important de problèmes avec la solution qu’ils proposent, même avec les filets fantômes utilisés dans leur étude pilote en Corée:

Premièrement, le temps nécessaire à la dégradation de ces filets est probablement bien plus long que la durée pendant laquelle ils peuvent réellement continuer à pêcher. Une grande étude menée sur des pêcheries européennes au filet maillant a montré que les filets fantômes perdent leurs capacités de pêche rapidement, celle-ci diminuant de 20% dans les 4 semaines après leur perte en mer. Ceci est dû principalement aux dommages causés par les courants et les obstacles sur le fond et à l’encrassement causé les organismes qui s’y développent ou qui s’emmêlent dans le filet. Par conséquent, si un filet biodégradable ne montre pas de preuves significatives de dégradation dans les deux années suivant sa perte, sa biodégradabilité n’aura probablement qu’un faible impact sur ses prises d’espèces de poissons ciblées ou non.

Deuxièmement, les auteurs ne présentent aucune comparaison de la dégradation dans le temps par rapport aux filets conventionnels en nylon. Ils n’ont pas non-plus testé leur résistance à la tension ou d’autres caractéristiques pendant leur période de dégradation. Alors que Kim et al. présentent bien des images haute-résolution du matériau biodégradable montrant des preuves d’usure, globalement les fils du filet semblent presque intacts même après 3 ans et demi. Par conséquent, il semble que le filet biodégradable a une durée de vie effective en mer comparable à celle d’un filet en nylon conventionnel.

Troisièmement, l’adoption de ce filet par les pêcheurs représentera un obstacle important. Créer un filet qui commence à se dégrader une fois qu’il rencontre l’eau de mer entraînera une augmentation des coûts de la pêche car cela réduira la durée de vie des filets et augmentera les coûts d’entretient. Les pêcheurs sont parfaitement au courant de cela. L’une des plus fortes tensions que subissent les filets a lieu lors de leur remontée à bord et ils risquent de casser pendant ce moment délicat des opérations. Toute réduction de la durée de vie des filets amplifiera encore le coût des filets biodégradables ainsi que les lourdes charges financières déjà supportées par les pêcheurs. Les auteurs mentionnent que des subventions pourraient attirer les pêcheurs vers l’usage de filets biodégradables, mais souvent les subventions sont progressivement supprimées et fréquemment détournées vers des usages négatifs comme le sur-investissement ou la sur-capacité.

L’idée de filets biodégradables n’est pas sans mérites. Elle a besoin d’être intégrée dans un cadre plus large et Kim et al. a largement manqué l’opportunité d’articuler ce cadre pour montrer comment son innovation pourrait fournir une solution essentielle face au problème des filets fantômes. Il y a au moins trois composantes qui permettent de réduire les effets des filets fantômes:

Premièrement, s’assurer que les engins de pêche possèdent des équipements qui réduisent les chances de pertes peuvent réduire le problème de manière significative. Cela va des marqueurs comme des lumières, des émetteurs acoustiques sous-marins et des réflecteurs radar ou simplement un marquage des filets avec l’identité de son propriétaire.

Deuxièmement, des innovations qui permettent de réduire l’efficacité de pêche des filets quand ils sont perdus  peuvent réduire leur impact. Alors que les matériaux biodégradables pourraient jouer un rôle dans cette solution, la durée de dégradation proposée par le concept de Kim et ses collègues est bien trop longue puisque la majorité des impacts biologiques causés par les filets fantômes ont lieu dans les semaines ou les mois après leur perte. Une approche alternative pourrait être de mettre au point des filets qui se replient sur eux-même peu de temps après avoir été abandonnés, ceci réduisant leur taille et leur efficacité de pêche. Un avantage de cette approche est que cela n’entraîne pas de fragilisation du filet et en aucun cas n’augmenterait son coût. (e.g. Bilkovic et al., 2012).

Troisièmement, inclure des systèmes qui augmentent les chances de retrouver les filets peut permettre de les récupérer quand ils sont perdus. Des techniques de marquage peuvent encore une fois être utiles mais aussi des outils d’information basiques, comme la cartographie des engins perdus, peuvent mener à des améliorations significatives.  De nombreux pêcheurs au casier dans le monde ont mis en place des systèmes de récupération des équipements perdus, ce qui a, dans certains cas, prouvé que c’est économiquement rentable et autonome (e.g. Dungeness crab fishery in Oregon, USA; Arthur et al., 2014).

Dans un contexte où il y aurait un marquage des engins de pêche, engins qui seraient automatiquement inopérants après la perte, et pour lesquels les pêcheurs et la conception des engins contribueraient à la récupération des filets perdus, leur « bio-dégradation » aurait enfin un rôle précis. C’est dans ce contexte que les quelques de filets perdus qui ne seraient pas récupérés pourraient se dégrader et avoir un impact ainsi réduit.  Cela pourrait être essentiel dans un contexte où des dizaines de milliers de tonnes de filets de pêche sont perdus en mer chaque année, comme c’est le cas dans la zone coréenne de pêche au Corbeau Jaune.